Invitation au rêve

Elle était là, debout sur le quai de gare. Ça faisait maintenant plus d'une heure que la rigueur de l'hiver la faisait frissonner. Une fine pluie tombait depuis des jours, mais malgré la morosité des autres personnes alentour, elle était heureuse d'être ici. Toute la nature s'étant endormie, son parapluie orange semblait être la seule chaleur de ce paysage; semblait seulement car en elle était un soleil. Ce soleil luisait si fort qu'une lumière émanait de son visage et ses yeux brillaient à en émerveiller les enfants qu'elle avait pu croiser depuis ces derniers jours, comme hier encore où une petite fille, la voyant, lui offrit un sourire, le visage tourné en arrière, sa main accrochée à celle de sa mère, disant " Maman, regarde la dame !" car, elle, avait senti le bonheur, comme tous les enfants peuvent être sensibles à l'indicible tant qu'ils n'ont pas basculé dans l'âge, dit à tort, de raison. Cette petite fille aurait voulu prolonger cet instant, mais sa mère, sûrement trop préoccupée par son quotidien, ne tint aucun compte de ce que pouvait lui dire sa fille, ayant oublié depuis trop longtemps le bonheur des choses simples, du sourire échangé, du partage de l'émerveillement d'un enfant. Elle était là, sur le quai de gare depuis une heure, une heure dans le froid, une heure sous la pluie, car elle n'aurait pas manqué l'arrivé de ce train, l'arrivé de son train pour tout l'or du monde. En effet, si elle était venue de si bonne heure sur le quai, c'est que ce matin, elle était prête depuis bien plus tôt que son emploi du temps ne l'avait prévu, vu qu'elle s'était levée bien avant que son réveil ne sonne, la nuit durant, la force des battements de son cœur l'ayant tenue éveillée. Elle était là, debout sur le quai de gare, à répéter en silence mille fois la phrase qu'elle lui dirait, dès qu'elle le verrait, dès que la distance qui les séparerait lui permettrait de dire ces quelques mots simples, ces quelques mots de tous les jours qui, pour elle, symboliseraient le mieux ce moment unique de leur première rencontre. Elle était là depuis une heure, avec en elle cette chaleur dont elle avait toujours rêvée, cette chaleur qui était devenue sa compagne depuis qu'il lui avait dit qu'ils se rencontreraient.

Soudain le crissement des freins de l'autorail la sortit de ses pensées, son cœur s'accéléra, la porte centrale s'ouvrit et descendirent des voyageurs, allant qui de droite, qui de gauche, vers celles et ceux qui étaient venus les attendre. Elle le vit ! Il était là ! Devant elle ! Son cœur bondit en elle, près à exploser. Elle faillit laisser échapper un cri tandis que sa vue se brouillait de larmes, des larmes de joie, des larmes de bonheur intense, des larmes d'amour absolu, des larmes qui, si elles devaient couler sur ses joues, ne pourraient être essuyées que par les mains de l'autre. Elle se pinça les lèvres pour ne pas sortir les mots dans un sanglot tandis qu'il s'approchait. Elle écarta légèrement ses bras ballants comme il tendait les siens, car lui-même ne pouvait pas parler, ni même prononcer la moindre syllabe, visiblement dans le même état émotionnel qu'elle.Il la prit dans ses bras tandis qu'elle l'étreignit, les mains très hautes dans son dos, lui, une main dans son dos et l'autre sur sa nuque, les visages enfouis dans le cou de l'autre. Il lui dit d'une voix nouée : "Je savais que tu serais là". Elle lui dit au même moment, comme si l'instant de parler était là, maintenant, et à aucun autre moment, dans un murmure elle lui dit ces mots mille fois répétés : "Mon cœur n'attendait que toi". A ces mots, les bras se serrèrent plus fort encore, et ce, malgré la pluie fine et le parapluie tombé à terre, le souffle coupé, les cœurs occupant toute la place.

Ça fait maintenant plus d'une heure que, dans une gare quelque part sur la planète, deux êtres sont enlacés, s'aimant à s'oublier, d'un Amour à défier l'éternité.

Je me réveillai en sursaut, la nuit était toujours présente, l'oreille aux aguets, j'essayais d'entendre dans cette douce pénombre les moindres bruits. Seulement ta respiration était, lente, profonde, comme si elle n'était composée que de soupirs. Je sentais le doux rayonnement de ta peau. J'aurais eu envie de poser ma main sur ton dos, simplement pour avoir encore un contact d'une seconde, ça faisait maintenant des heures entières que je ne t'avais pas touchée. Allongée sur le dos, ton visage était face au mien et je m'approchai pour que nous soyions si près que la chaleur de ta respiration me caresse le visage. Cette infinie douceur, je la captais, égoïstement, mais, dès ton réveil, je te la rendrais, t'en faire profiter, la partager, par une main délicatement posée entre ton cou et ton visage, un sourire sur mes lèvres, les yeux dans les yeux, quelques mots dits, murmurés, pour que la magie explose et que les cœurs frémissent, pour que les lèvres se cherchent, lentement, puis se touchent en un délicat baiser, finissant par un petit, un quasi imperceptible bruit humide et deux sourires, aussi tendres et radieux l'un que l'autre.

J'entendis à nouveau le petit bruit, celui qui m'avait très certainement réveillé. Je me levai en faisant le moins de bruit possible, pour ne pas te réveiller, traversai la chambre en prenant soin de ne marcher que sur les lattes de plancher qui ne grincent pas, franchis le couloir et mis la main sur la porte qui faisait face à notre chambre. La porte était entrouverte et pas un bruit n'en venait. Je la poussai tout doucement pour que le pantin de bois accroché de l'autre côté ne vienne taper la porte. Je m'approchais du petit lit de bois quand je vis deux petites mains s'agiter au-dedans. Des petites mains toute boudinées, des petites mains toute roses qui avaient l'air d'être animées de mouvements désordonnés. Ça faisait maintenant trois mois qu'elle était là, dans notre vie, à partager nos rêves, à démontrer que l'amour peut faire de belles choses. Quand elle me vit, ses petites mains se mirent à battre l'air avec frénésie, accompagnant un sourire qui, bien que presque sans dent, aurait fait fondre le cœur le plus endurci. Mes yeux brillaient dans la pénombre, la poitrine oppressée par l'amour que j'éprouvais pour ce petit être. Je me penchai pour lui donner un baiser même si elle ne savait pas me le rendre, elle n'en avait pas besoin, rien que son existence était infiniment plus qu'un simple baiser. Je me mis à chantonner, à peine plus qu'un murmure, cette chanson qu'elle aime tant, lui remettant dans la bouche la tétine qui, bien évidemment, était encore tombée. La chanson, ou la mélodie de la voix, lui firent fermer les yeux et eurent tôt fait de la rendormir. Cependant, je continuais de chanter pour l'amener jusqu'au pays des songes avec douceur. Je me tus et restai quelques instants encore à la couver du regard. Elle dormait, paisiblement, loin des tracas, enveloppée de tendresse. Je me relevai et sortis de sa chambre, jetant un dernier regard sur ce petit lit qui, à mes yeux, abritait un trésor, refermai la porte avec force précautions, retournai jusqu'à notre lit, m'allongeai près de toi. Avant que de me rendormir, je déposai un baiser sur ton épaule. Le contact de mes lèvres sur ta peau, d'une douceur irréelle, me faisait à chaque fois prendre conscience que ce que nous vivions ne pouvait être qu'un rêve. Je sombrai dans le sommeil, heureux d'être là, avec toi, t'aimant tout aussi fort que ce petit être que nous avions choisi de créer, lui donnant un prénom qui commençait par la même majuscule qu'Amour.

Le réveil sonna. Je m'éveillais doucement. J'avais rêvé. De quoi avais-je pu rêver ? Ma tête bourdonnait comme si toute une vie venait d'y être vécue. J'étais certain que ce rêve devait être important à la façon dont je voulais me le rappeler. Je gardais les yeux fermés. Ce bourdonnement insistant, je ne voulais surtout pas l'atténuer. Je décidai de repartir un peu du côté du pays des rêves, juste pour l'entrapercevoir. Maintenant des images passaient devant mes yeux, des couleurs plutôt. Les images devinrent plus réelles et se formèrent des visages, des visages amis, des visages que je ne connaissais, des visages familiers, et un visage, lumineux, rayonnant de douceur, un visage de femme. Il était, là, présent, emplissant tout mon horizon. Il me donnait une sensation de plénitude. Il était le visage, l'harmonie entre forme et douceur, la féminité associée à la tendresse. Je ne pouvais me détacher de ses courbes, gracieuses. L’ovale était aussi beau que pouvait l'être celui de Vénus elle-même. Il dégageait tant de sérénité que rester là à le regarder m'ôtait toute envie de le quitter des yeux. Il était impossible de le regarder avec mes yeux tant il était irréel, il n'y avait que le cœur qui pouvait le voir tel qu'il était, cette beauté là n'étant pas descriptible par les mots qui passent par le regard, mais seulement par ceux qui viennent de cet endroit où tous les sentiments les plus forts sont exacerbés. Je ne pouvais me détacher, j'étais subjugué. Il ne me regardait pas. Il était légèrement tourné, un peu de côté, regardant loin, très loin, avec ce regard où je ne sentais qu'Amour. La majuscule était de mise, vu la profondeur du regard et la force qui s'en dégageait. Ce regard était si fort qu'il force d'aimer, si beau qu'il me bouleversait. Je restais à le regarder, à le contempler, à l'aimer. Il m'était impossible d'en détourner le regard, et quand bien même c’eut été possible, mon cœur le voyait en plein, le faisant scintiller, luire, briller.

Un contact sur mes lèvres me tira de mon sommeil, un contact doux, chaud, long, agréable, sensuel au combien. Je ne voulais pas ouvrir les yeux, voulant en profiter un instant seulement, un instant encore, un instant de plus. Je rendis ce contact, donnant ce que j'avais de plus fort pouvant être partagé par un contact. Ce contact pris fin et je restai quelques secondes à afficher à l'intérieur de mes paupières le visage de mes rêves en l'associant au baiser que je venais de partager. J'ouvris enfin les yeux et je vis le visage, ton visage, bien réel, avec la même beauté irréelle, la même force d'Amour dans le regard, ce même ovale. Tu étais là, au-dessus de moi, à me regarder, à me donner par tes yeux, le même rêve. Tu étais là, au-dessus de moi, à m'offrir ce qui m'emplissait de bonheur : être deux par le regard et par le corps, être deux dans le rêve, ce même rêve que nous partagions à deux, ce même rêve qui nous guidait à travers les épreuves. Ton visage était là, au-dessus du mien, et mes bras ne purent s'empêcher de t'enlacer, avec douceur, que nos peaux se caressent en se serrant, que cet éveil se fasse dans la complicité, que, comme chaque jour, nous fassions de cet instant hors du temps, une bulle d'Amour où la vie suspend son vol pour laisser une seconde d'éternité à ceux qui s'aiment avec les yeux, avec le corps, avec le cœur.

Le paysage défilait. Je ne savais plus depuis combien de temps j'étais assis à le regarder. La banquette rouge en simili cuir avait dû voir passer bien des voyageurs, à en croire son état. Deux changement de train plus tard, j'étais enfin dans ce train, le dernier, un autorail presque antédiluvien. Peu m'importait, il m'amenait à mon rendez-vous. Il ne restait que quelques instants avant que j'arrive, il ne restait que quelques gares, j'avais pris soin de décompter les arrêts, et il n'en restait plus que trois. Encore trois arrêts et je la verrai.

Depuis plusieurs semaines, mes amis et même mes collègues de travail avaient remarqué un changement. Ils me trouvaient tous plus enjoué, plus gai, plus communicatif, plus à l'écoute. J'avais moi même vu en moi des changements. C'est vrai que de parler aux gens était devenu un plaisir, que j'aurais voulu que tout le monde soit aussi heureux que je pouvais l'être; je faisais des compliments dès que je le pouvais, juste pour voir naître sur les visages, un sourire, et dans les regards, un peu de reconnaissance. J'aurais aimé dire à la planète entière que le bonheur est si simple, qu'aimer vaut toutes les folies, que "baiser" est si beau quand c'est un nom et non pas un verbe.

Le train s'immobilisa, quelques voyageurs descendirent, les uns pressés, les autres prenant le temps de vivre, comme moi je prenais le temps d'aimer. Quelques personnes passèrent devant la fenêtre derrière laquelle j'étais appuyé, le visage presque en contact du carreau, les yeux perdus dans le vide, un sourire de bonheur affiché par mes lèvres. Quelques personnes me regardèrent et comprirent instinctivement le pourquoi, et elles esquissèrent elle aussi un sourire, partageant avec moi un petit peu d'amour. Il ne restait plus que deux arrêts. Le train repartit. Mon cœur se mit à battre un peu plus vite. J'approchais de la gare où elle m'attendait, où j’espérais qu'elle m'attendait, où il ne se pouvait être autrement qu'elle soit là. J'en étais certain depuis le jour où je lui avais dit que nous nous rencontrerions, ce jour là où elle m'avait demandé si un jour nos chemins allaient se croiser. Elle était si… J'en oublie les mots, je ne sais plus la décrire là, maintenant, mon esprit étant complètement embrumé de tout ce que nous nous étions déjà dit, de toutes ces paroles échangées, et surtout de tous ces mots murmurés que nous allions enfin pourvoir nous dire. Je ne savais plus si j'allais pouvoir retrouver ce que j'avais préparé, j'avais pourtant pris le temps de coucher sur le papier une déclaration que je lui dirais même au sortir du train, les mots avaient été choisis pour lui exprimer une fois encore combien elle était, est, et serait celle que j'avais si longtemps attendue, celle pour qui chaque battement de mon cœur est un "Je T'aime !", celle pour qui aimer n'est pas un vain mot, celle pour qui Amour rime avec toujours, que ce soit avec ou sans promesses, car nul n'est besoin de promettre quand il y a en nous ce petit soleil d'Amour, entretenu par l'autre avec soin, par des petites attentions quotidiennes. Le papier qui était dans ma poche, je l'avais tellement manipulé depuis que j'étais monté dans le train que les écriture s'était partiellement effacées. J'en connaissais le contenu par cœur, mais je ne pourrais pas lui dire, ma gorge était maintenant trop serrée pour en sortir un son. Elle serait là et je ne savais plus. Lui plairais-je ? Saurais-je lui dire les mots qu'il faudrait ? J'étais si nerveux que j'enfonçais les mains dans les accoudoirs.

Le haut parleur du train annonça la gare où on allait s'arrêter. C'était celle-là ! C'était à cette gare là où je devais descendre ! J'avais dû me tromper dans mon décompte. Je ne pouvais plus préparer ce que je voulais lui dire. De toutes façons, mon esprit n'était plus là, c'est mon cœur qui ordonnait maintenant et il battait si fort que la seule phrase qu'il disait était "Va la retrouver !". Le train s'immobilisa et je m’approchai de la porte qui avait déjà été ouverte par un voyageur apparemment fort pressé. Dehors il pleuvait et la grisaille recouvrait tout, les gens se pressaient pour rentrer se mettre à l'abri. Je descendis du wagon et là, devant moi, à quelques mètres, je vis une femme, un parapluie orange à la main, elle était telle que la photo qu'elle m'avait envoyée, elle était telle que mon cœur l'avait espérée, elle était bien plus belle que tout ce que j'avais imaginé. Je restai immobile des secondes durant, plus rien dans ma tête ne semblait fonctionner, juste une chaleur en moi qui m'envahissait, ma gorge était si serrée que je devais oublier le petit papier. Je ne voyais que son visage, tout souriant. Dans son regard, je lisais la joie, la simple joie de me voir. Je la sentais tout aussi émue que moi et j'avançai vers elle. Elle laissa tomber son parapluie orange. Ses bras étaient retombés le long de son corps et comme j'approchais, je levai légèrement mes mains, dans un geste sans équivoque de la prendre mes bras. Comprenant mon intention, elle décolla les bras de son corps et je pus ainsi l'enserrer de mes bras, tout tremblant, tellement ce contact je l'avais espéré, attendu. Elle me serra si fort contre elle que je savais que tout ce que nous nous étions dit n'étaient pas des paroles en l'air et que ce premier rendez-vous ne serait qu'un commencement. J'avais le visage enfoui dans ses cheveux bouclés. Nous ne pouvions pas parler, l'un comme l'autre, bien trop émus de cette rencontre, par cette étreinte, remerciant l'autre d'avoir fait briller un si beau soleil, nous serrant si fort qu'on aurait pu croire à un seul soleil, plus gros encore, les deux corps si proches que nous n'existions plus séparément mais comme un être unique, brillant, lumineux, généreux dans l'Amour. Quelques mots nous échappèrent, dans un murmure, au même moment, comme si nous n'étions qu'un.

Nous sommes restés ainsi, enlacés sur ce quai de gare, aussi longtemps que nos cœurs avaient à se parler, aussi longtemps que les mots n'auraient aucune importance.

Une flamme jaillit du briquet, la main au fond du photophore, le briquet incliné vers le bas. De la mèche apparut une lumière, chaude. Elle grandit doucement, projetant des pinceaux de lumière multicolore sur la table en traversant les parois de verre tinté. Je levai les yeux et vis les tiens, fixés sur la flamme, tu semblais hypnotisée par ses ondulations, par ses mouvements, similaires pour ceux dont l'imaginaire et le rêve n'ont pas été muselés par la dureté du quotidien, similaires à une danseuse orientale, tant par sa rondeur, rappelant étrangement des hanches généreuses, que la pointe évoquant des mains jointes, haut au dessus de la tête, le tout ondulant avec une grâce toute sensuelle. Cette flamme qui se reflétait dans tes yeux était magnifiée par ton regard. Ce reflet faisait briller tes yeux d'une intensité à éclipser le scintillement des étoiles. La musique n'atteignait même plus mes oreilles, la seule à laquelle j'étais encore sensible était le son de ta respiration, lente et profonde. Je te sentais en communion avec les choses simples de la vie, avec la douceur de cette flamme, avec le bonheur d'être deux, à partager des moments comme celui-là où le silence n'est pas un poids mais permet d'entrer dans le même rêve, de faire abstraction de nos corps pour que nos cœurs puissent parler. Accoudée sur la table, le menton appuyé dans les mains, tu étais immobile, ou presque : seul un battement de paupières animait ton visage de temps en temps. Ton visage, je le connaissais par cœur et je m'émerveillais toujours autant de sa beauté, cette beauté que j'appréciais tant filtrait de toi, de ton être, cette beauté que j'avais appris à aimer, c'était celle qui émanait de ton cœur et qui continuait à me toucher. Ton regard quitta la flamme et vint s'accrocher aussitôt au mien. Je vis bien que tes yeux ne s'étaient posés autre part en chemin, comme s'il n'existait que cette flamme et mes yeux en cet instant. Dans tes yeux continuait à briller la flamme mais il ne devait plus s'agir de la bougie mais ce petit soleil que ton cœur abritait qu'on nomme amour quand il faut mettre un nom dessus. Tu me fis profiter d'un éclat de sourire. L'émotion était trop forte et ma vue se brouilla tandis que j'arrêtai de respirer, suspendant mon souffle à l'amour que je lisais en toi. Je voyais en toi tant d'amour pour moi que je n'imaginais même pas pouvoir te le rendre un jour, me fallant bien plus qu'un soir, bien plus qu'un jour, bien plus qu'une vie. Je vis dans tes yeux le même trouble quand tu mis une main devant ta bouche pour cacher cette respiration qui précède un sanglot. Ce n'était pas en fait le même trouble, ton cœur étant bien plus sensible, d'une sensibilité qu'on dit à fleur de peau. Je pris cette main qui était devant ta bouche pour la serrer dans les miennes, pour tenter d'absorber cet excès d'émotions. Nous restâmes ainsi, les yeux dans les yeux, jusqu'à ce que nos regard redeviennent clairs et ne soient plus que le reflet de l'Amour que nous éprouvions l'un pour l'autre, les petites flammes qui faisaient briller nos yeux éclipsant celle qui continuait à illuminer la table.

Assis sur une couverture à carreaux à coté d'un panier en osier, nous venions de terminer ce petit pique-nique improvisé, les premiers soleils nous ayant invité à profiter de la nature. Le pré où nous étions installés était d'un vert tendre et parsemé de fleurs comme il y en a tant au mois d'avril. Etant arrivés depuis la fin de matinée, tu avais gardé sur tes épaules un petit chandail de laine. La nature, généreuse en cette journée, nous prodigait lumière, douceur et odeurs printanières. Nous venions de terminer ce repas qui était bien plus l'occasion de se retrouver, seuls perdus dans cette nature si hospitalière, à parler, à partager, à tout simplement refaire des geste d'amour, comme s'étreindre pour avoir ce bonheur de soupirer au même moment, comme se faire face, près, très près, les jambes entremêlées, les mains dans le dos de l'autre pour maintenir cet équilibre qui nécessite d'être deux, seuls les visages libres de toute entrave sont près l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, à donner à l'autre par juste un regard une promesse, celle du toujours, celle pour laquelle on parcourrait la planète, celle qui soulève des montagnes et abolit les distances, celle qui annule toute barrière. Cette promesse là, nous pouvions la lire dans nos yeux, car la vie ne pouvait pas nous avoir réunis par hasard. Nous avions, chacun de notre côté, cherché si fort l'autre, avec dans le cœur une telle chaleur, avec personne digne de la recevoir, que quand nos routes se sont croisées, nous avons chacun été ébloui par le soleil qui brillait dans le cœur de l'autre, nous avions enfin trouvé cet être qui aimait, respirait, rêvait et étreignait avec cette même force. Je vis dans tes yeux naître un sourire, celui-là même dont je ne pourrais me lasser, celui-là qui fait transparaître l'immensité de l'amour qui est en toi, celui-là qui, à chaque fois que tu m'en fais offrande, me fait oublier de respirer, tout mon être étant bien trop réjoui de ce cadeau que tu me fais, à le savourer, presque indéfiniment, à tel point que j'en avais des frissons et que j'en fermerais les yeux pour garder imprimé en moi cet instant magique issu d'un rêve, le mien, le tien, le nôtre. Dans ton regard il y eu soudain un changement, léger, mais très visible pour moi : un éclair de malice apparut tandis que de ta bouche sortit un grain de raisin. Tu affichais un sourire tout provocateur tandis que tu maintenais serré entre tes dents, bien au milieu de la bouche, ce grain de raisin. Dans tes yeux, je lisais provocation, invitation au jeu, invitation au baiser, invitation à la tendresse, le fruit n'étant qu'un prétexte. Je souris à en découvrir les dents, ouvrant la bouche d'une taille exacte à saisir le fruit. Tu ne bougeais pas, juste une esquisse de rire pour m'encourager au jeu, comme s'il fallait me pousser plus avant pour succomber à telle invitation à jouer, à aimer. Nos dents se touchèrent et je saisis le fruit, délicatement, pour ne pas qu'il t'échappe, voulant conserver un instant encore l'intimité de la scène. Nos dents se serrèrent en même temps, lentement, coupant le fruit. Nos lèvres accompagnèrent le mouvement et le jeux se transforma,seconde après seconde en un baiser, tendre, lent, sucré, amoureux, les mains remontant simultanément dans les dos, l'une s'arrêtant en chemin et l'autre seulement derrière la tête pour que ce baiser soit profond et donne une force accrue à la promesse faite par les yeux.

Dans un pré au printemps, deux amoureux sont assis sur une couverture à carreaux à côté d'un panier en osier, à s'embrasser, tout simplement à s'aimer.

J'ouvris la porte du jardin. Tu étais debout à la table, les mains dans la terre, rempotant une plante dont tu aimes à me donner le nom en latin, cette plante qui donne de si belles fleurs quand elle décide de nous émerveiller. Le soleil était bas et cette fin d'après midi de printemps venait de nous réchauffer le corps de ses premiers rayons de soleil, de ceux qu'on attend si longtemps. J'approchais de toi dans ton dos, et tu m'avais entendu car tu tournas très légèrement la tête dans ma direction. Comme je vis remonter légèrement ta joue, j'ai su que tu me souriais, de ce sourire léger qui est tien, pour me souhaiter la bienvenue. Maintenant tout près de toi, je sentis ton parfum mélangé à celui plus rudimentaire du terreau. Je voyais ton visage un peu plus et je tendis mon cou pour que mes lèvres puissent venir en contact des tiennes, pas complètement car nos têtes étaient de biais, mais nos lèvres ne pouvaient attendre plus longtemps avant que de rentrer en contact. Ce contact, je l'avais attendu des heures durant quand j'étais loin d'ici, loin par le corps mais toujours aussi près par le cœur. Nos lèvres étaient en contact, non pas immobiles, mais donnant ce qu'on aurait pu croire par jeu, des baisers, de petits baisers, tous un peu humides, non pas silencieux, non pas bruyants, mais chacun évoquant par sa délicatesse, le désir de partager l'amour qui était en nous, attisé par ces multiples baisers, réchauffant plus encore les cœurs, donnant de plus en plus de force à ces baisers, jusqu'à ce qu'ils deviennent passionnés, jusqu'à ce que nos cœurs soient embrasés. Nos lèvres restaient soudées et le temps s'arrêta, nous restâmes immobiles pour que le feu redevienne braises, pour que les braises redeviennent ce soleil qui nous habitait. Nos lèvres se séparèrent et ces baisers furent suivis par le rayonnement de ton sourire, toujours aussi lumineux, matérialisant ce bien-être qui était en toi, cet amour que tu me donnais sans compter. Sur ton épaule, ma main que j'avais posée fit l'objet d'un de tes baisers, du coin des lèvres. Tu mis dans ce baiser toute la tendresse que tu aimais me donner, puis tu posas ta joue sur ma main, l'emprisonnant, et échangeant par ce geste douceur et délicatesse, non pas égoïstement car tu savais qu'ainsi, l'un comme l'autre n'étions que deux êtres en communion d'amour, non pas à quémander mais à s'offrir à chaque instant, des preuves du profond respect de l'amour qui est en l'autre. Ce moment hors du temps représentait vraiment ce que nous étions l'un pour l'autre, tantôt passionnés, tantôt tendres. Cette scène que nous venions de vivre, nous l'avions déjà vécue et c'était chaque fois un bonheur renouvelé, un bonheur toujours partagé, un petit bonheur de tous les jours qui fait grandir et s'épanouir l'amour, un petit bonheur d'homme et de femme qui fait se sentir plus grand, qui fait que la vie est belle quand on peut partager de tels moments sans avoir à calculer, car rien n'est besoin de calculer quand il suffit quelquefois de si peu pour prouver à l'être aimé que nos cœurs sont toujours prêts à parler d'amour.

Se détachant de l'arbre, le feuille se mit à tournoyer, descendant vers le sol en prenant son temps. Elle dansait au gré du vent, faisant don de ses couleurs aux regards des promeneurs. Le soleil d'automne donnait à cette feuille des allures de danseuse, virevoltant au gré de la musique, la musique de l'automne orchestrée par dame nature. Cette feuille volait en toute liberté, libre comme l'air, dans l'insouciance de l'instant, inconsciente de sa beauté. Le vent qui caressait les arbres lui insufflait une vie de mouvements, tous plus gracieux, tantôt une valse, tantôt un flamenco, tant sa couleur rappelait les robes chatoyantes des danseuses espagnoles. Elle faisait son voyage en compagnie d'une autre feuille, décidée elle aussi à s'aventurer au gré du vent, à se libérer, à s'envoler. Toutes deux dansaient ensemble, tournant l'une autour de l'autre, elles s'observaient, prenant le temps de s'apprivoiser. Elle dansèrent ainsi un long moment, se rapprochant progressivement, attirées l'une par l'autre, la robe rouge se confondant avec l'habit marron de l'autre feuille. Elle continuaient à virevolter, se frôlant sans jamais se toucher, presque à s'enlacer. Le vent participait à cette rencontre, les rapprochait, mais leur laissant le choix de pouvoir se toucher. Elles décidèrent de na pas le faire, préférant au contact, la chaleur de cette danse endiablée, multicolore, une chaleur enivrante qui fait de cet instant un moment unique, qui donne une certitude de bonheur au moment où on croit que tout est fini. Cette danse étant si intime, il valait mieux laisser à ces danseurs ce moment de magie, et en s'éloignant, on pouvait voir qu'ils n'étaient pas seuls, dans toute la forêt se produisait la même magie où les feuilles portées par le vent participaient toutes à cette même danse que dame nature avait initiée après les avoir parées de couleurs chatoyantes, pour que ce ballet de sensualité devienne un soupir d'amour de la nature, d'une beauté qui n'a pas besoin de spectateurs pour exister, mais qui n'est qu'enchantement pour les promeneurs. Les feuilles finirent leur danse au contact du sol. Elle s'arrêtèrent, l'une recouvrant partiellement l'autre, le vent ayant pris le soin de les mettre en contact malgré elles. En fait, le soleil filtrant à travers les arbres, donnait à ces feuilles un sourire de complicité. Elles allaient rester là, l'une avec l'autre, heureuses d'avoir vécu cette liberté, d'avoir aimé danser, une danse légère, à deux, la danse d'une vie en un instant, mais quel instant.

Elles allaient maintenant s'endormir ensemble, réveillées de temps en temps par les pas lents des promeneurs, des pas quelquefois synchronisés, entendant alors avec bonheur un «je t'aime !»

Soupir, ce n'était que ce murmure qui sortit de ses lèvres, ce murmure qui rompit le silence qui s'était fait entre nous. Nous étions assis dans ce square depuis un long moment et nous avions parlé, parlé, parlé. Chaque mot que nous partagions nous rapprochait davantage, chaque mot rendait notre conversation plus intime encore. Chacun de ces mots devenait au gré de la conversation de plus en plus empreint d'émotions. Chaque phrase avait maintenant une douceur telle que les mots eux-même n'avaient plus d'importance bien qu'ils étaient essentiels. Les voix elles aussi avaient changé, elles devenaient de plus en plus posées, faites pour caresser les mots, et leur faire exhaler toute leur sensibilité. Elles semblaient plus ténues alors qu'elles étaient plus distinctes et plus ressenties encore pour nous, nous dont l'attention à l'autre était telle que tout bruit autre que nos voix n'atteignait plus nos oreilles. Les mots coulaient de nos bouches comme l'eau de la fontaine qui nous faisait face, et les passants n'auraient pas pu comprendre ce flot quasi ininterrompu de paroles, pouvant croire que chacun n'écoutait pas l'autre, car parlant en même temps, mais il n'en était rien car même si les mots se croisaient, l'attention était telle que chaque mot prononcé était entendu, compris, apprécié. Nous parlions depuis si longtemps que ni l'un ni l'autre n'aurions pu dire quelle était la première phrase que nous avions échangé. Mot après mot, nous formions une bulle autour de nous, patiemment façonnée de milles petites choses, à la rendre imperméable aux tracas de la vie, une bulle de bonheur, un bonheur tissé actuellement de mots, un bonheur bientôt construit de faits, à deux.

Le silence se fit. Après ce flot de paroles, un silence complet, à peine bruissé par la rumeur de la ville qui avait bien du mal à filtrer à travers notre bulle. Les voix s'étaient tues mais les yeux continuaient le dialogue. Il y avait dans nos yeux les réponses à toutes les questions qui importent aux amoureux, car entre nous c'est d'amour qu'il s'agissait et l'éclat de nos yeux était une certitude pour chacun que chaque parole échangée avait été dite pour réaffirmer à l'autre les sentiments profonds qui nous animaient. Le silence ne fut interrompu que par un soupir. Qui fit ce soupir, ni l'un ni l'autre n'aurait pu le dire mais il remplaçait à ce moment tant de mots qui auraient pu être dits aussi bien par l'un que par l'autre. Nous restâmes silencieux jusqu'à ce que dans nos yeux naisse un désir, celui qui donnait vie à nos mains, nos mains qui caressaient le visage de l'autre comme les mots lui avaient caressé le cœur auparavant, les regards restant accrochés, puis les lèvres s'attirèrent, comme aimantées, les yeux se fermèrent et les lèvres enfin se touchèrent.

Le soleil pointait à l'horizon et le ciel était limpide. Il ne subsistait que quelques étoiles, les plus brillantes, le soleil ayant donné congé au ciel nocturne, une nuit qui avait été magnifique, si étoilée qu'on aurait pu toucher la voûte céleste rien qu'en tendant le bras. Le soleil commençait à réveiller la nature de sa lumière et de sa chaleur. Les chants d'oiseaux commençaient à se faire entendre tandis que les papillons réchauffaient leur ailes largement ouvertes, attendant impatiemment que les fleurs ouvrent leur corolle, offrant leur beauté et leur parfum.

Un rayon de lumière partit du soleil, faisant fi de la distance, s'approcha de la maison et entra par les volets entrouverts, finissant son parcours sur une main, une main de femme, posée à plat sur l'épaule d'un homme. Le soleil s'était introduit bien involontairement dans une chambre, une chambre où un homme et une femme dormaient, lui allongé sur le dos, elle, couchée presque sur le côté, presque sur le ventre, sa tête sur l'épaule de l'homme, une main posée à plat sur son autre épaule et une jambe repliée qui passait presque au dessus de ses jambes à lui. Cette femme, ainsi allongée, aimait visiblement cet homme, et il se dégageait de la scène une douce sensation de tendresse; elle était presque à l'envelopper de son corps, voulant sûrement le protéger, voulant sûrement par ce contact lui donner plus encore, plus encore qu'une nuit ensemble, une nuit dans cette chambre aux volets entrouverts qui leur avaient permis de mêler intimité et la beauté d'une nuit étoilée. L'instant était si doux que rien dans la chambre ne pouvait laisser penser que ces deux êtres pourraient s'éveiller, ils auraient pu rester ainsi un temps infini, sa tête à elle posée si près de son cœur à lui. Le soleil continuait de monter dans le ciel et un autre rayon de lumière vint se poser tout près de son visage. Son visage s'éclaira de la lumière réfléchie par sa peau à lui et elle bougea une main, pas vraiment un mouvement, juste un sursaut, tirée de son sommeil par la lumière. Elle redevint immobile, presque, son visage éclairé s'illumina d'un sourire tandis qu'un soupir gonfla sa poitrine. Ce sourire exprimait son bien-être et elle ne voulait pas bouger, elle voulait profiter de cet instant longtemps encore, surtout ne pas bouger, ne pas le réveiller, écouter les battement de son cœur, si apaisants, rester en contact avec ce corps, si doux, continuer à lui donner sa douceur, pour que ce contact soit un échange, un partage. Dans la pièce, rien ne bougeait, seuls les rideaux semblaient posséder leur propre vie, poussés de temps en temps par le vent d'été qui s'insinuait dans l'ouverture des volets. Avec mille précautions, elle leva la tête de son épaule, tendit le cou pour approcher de son cou à lui, lui donna un baiser doux, si doux, du bout des lèvres, gardant le contact pour tenter de faire passer par ce baiser tout l'amour qu'elle éprouvait, éloigna ses lèvres dans un petit bruit humide, et lui offrit un «je t'aime» avant que de reposer sa tête sur son épaule, à l'endroit exact où elle entendait si bien son cœur, et elle referma les yeux.

Une main posée sur la table, elle était là, face à moi. Depuis une heure que nous étions au restaurant, nous n'avions pas eu le courage, ni l'un ni l'autre, de nous avouer mutuellement notre attirance. Ca faisait des mois que je la voyais, ça faisait des mois que nous nous croisions, toujours un mot gentil à offrir, toujours un sourire, toujours un regard qui montre l'envie de juste un peu plus, et toujours un regard en arrière quand nous nous éloignions, juste pour voir la silhouette de l'autre, et son sourire, et son regard, une seconde encore. Ça faisait des mois que tous les jours nous nous croisions, que ce soit sous le soleil, elle, les cheveux au vent, habillée d'un rêve, que ce soit sous la pluie, nos parapluies profitant eux aussi pour lier connaissance, que ce soit dans le froid, nos mots faisant alors de petits nuages. Ca faisait des mois que, jour après jour, nous disions à chaque fois un mot de plus, restant ensemble un instant de plus, nous séparant à regret, mais bien trop embarrassés de notre timidité. Ca faisait maintenant des semaines que nous restions à parler quelques instants, nous nous autorisions même des secondes de silence, sans que naisse la moindre gêne. Il était évident pour tous que nous devions parler, vraiment, nous dévoiler, car la présence de l'autre était devenue indispensable.

Un matin, décidé, je m'apprêtais à lui demander, quelque chose d'inimaginable pour moi, lui demander seulement si elle voudrait accepter de dîner avec moi. A notre heure habituelle, je la vis, loin, sa silhouette se dessinant nettement, reconnaissable entre mille. J'accélérai le pas, ce qu'elle fit au même moment. Je ne la quittais plus des yeux et c'est un sourire merveilleux que je voyais sur son visage, ce visage qui n'était que lumière. Nous étions maintenant tout près l'un de l'autre, nous n'avions pas dit même un mot que nos regards parlaient à assourdir les gens alentour. Le silence ne nous faisait plus peur, il était nécessaire que les mots laissent place à cette autre forme de dialogue, bien plus intense. Elle me dit "oui". J'ai eu un sursaut d'étonnement, je lui demandai "oui à quoi ?", elle me répondit "oui pour dîner ensemble" et nous nous mimes à rire, je ne m'étais même pas rendu compte que je lui avais posé la question. Nous sous séparâmes quelques instants plus tard, marchant à reculons, donnant l'heure du rendez-vous comme une évidence.

Nous étions au restaurant depuis une heure et nous avions chacun parlé de nous-même, posant de temps en temps une question à l'autre, avec l'envie irrésistible de tout connaître, avec une telle timidité que nous n'osions pas poser les "vraies" questions. Le silence se fit, un silence tout à coup gênant, un silence qui ne pouvait être comblé par des mots, un silence qui demandait, un silence qui appelait, un cri silencieux qui était dans nos yeux. Sa main s'avança imperceptiblement sur la nappe, avec dans le regard, cet appel. Je posai ma main sur la sienne, et dans nos yeux, le soleil revint d'un coup. Les lèvres s'ouvrirent sur un sourire et chacun de nous prit sa respiration pour dire : …

Dans mes mains je tenais quelque chose de précieux. Mes mains étaient jointes telle une petite cage, laissant un peu d'espace tout autour de cette toute petite chose, prenant mille précautions à ce que rien ne lui arrive, à ce que rien ne la blesse. Depuis plusieurs minutes que je la tenais dans mes mains, je savais que je ne lui avais fait aucun mal, du moins je m'en persuadais. Du haut de mes dix ans, je donnais cette toute petite chose tout l'amour d'un cœur d'enfant. Malgré mes dix ans, je m'étais déjà fait la promesse d'un amour futur auquel je ferais autant attention, autant qu'à cette toute petite chose qui avait en cet instant l'importance exagérée que mon jeune âge imposait. Je prêtais à ce futur toute la beauté des contes qui m'avaient bercé jusque là, j'étais le chevalier qui embrassait la princesse, tout simplement, évidemment. Je ressentais de petites chatouilles dans les paumes de mes mains. La petite chose qui était là bougeait. Elle bougeait, elle ne se débattait pas. J'avais mis un temps infini pour l'attraper, j'avais pris tout le temps nécessaire pour l'approcher, ne voulant pas l'effrayer, ne voulant pas la faire fuir. J'avais délicatement mis mes mains autour d'elle, en corolle, et refermai tout doucement jusqu'à l'emprisonner. Cette belle après-midi d'été était propice à ce genre de rencontres, la nature, si généreuse en cette période de l'année, prodiguait chants, odeurs et merveilles pour les yeux. Je m'étais assis sur ce petit mur de briques qui était en bien mauvais état, appartenant visiblement au mur d'enceinte d'une maison disparue depuis bien longtemps, une maison dans le jardin de laquelle je devais me trouver. Ainsi assis, les coudes sur les genoux, les mains à la hauteur du regard, je souriais en pensant à cette toute petite chose, en pensant à ma princesse aussi. Je restai à regarder mes mains de longues minutes encore. Je baissai enfin mes mains et commençai à les entrouvrir, comme une tulipe éclot, regardant par dessus mes mains pour découvrir cette toute petite chose qui était là depuis bien trop longtemps déjà. Je ne voulais pas que ces mains fussent une prison. Dans la corolle de mes mains je voyais distinctement la petite chose que j'avais emprisonnée peu de temps avant. Elle avait des ailes marron clair qu'on aurait dit des caramel au lait, des ailes pas plus grandes que l'ongle de mon pouce. Ce petit papillon avait les ailes refermée, jointes. Au contact du soleil, les ailes s'ouvrirent tout doucement. Ma main était complètement ouverte et le petit papillon se trouvait presque au centre de la paume. Il battit deux fois des ailes, très lentement, ne cherchant pas à s'envoler. Quand je compris cela, je souris à nouveau, fier de moi, que ce papillon aimait ma compagnie. Bien que ce n'était pas le plus beau de tous les papillons du monde, il l'était pour moi et je n'aurais pas pris plus soin d'un autre, je crois même qu'il devenait plus beau à mes yeux de par son aspect si commun. Je ne pouvais pas m'empêcher d'admirer ce petit papillon, pensant à ma futur princesse qui, je le savais maintenant, ne serait pas la plus belle princesse de toutes les princesses du monde, mais elle serait vraiment la plus belle pour moi. Je me remis debout et levai la main très haut, prenant garde à ce qu'elle reste bien à plat. Le petit papillon sembla comprendre mon intention et après quelques battements d'ailes, il prit son envol, tournoya quelques instants autour de moi, c'était pour me dire au revoir, du moins l'imaginais-je, puis s'éloigna, emportant avec lui un peu de la magie de cette rencontre.

Enveloppés de musique, nous dansions l'un contre l'autre depuis un moment. Ce n'était pas une vraie danse, nous ne bougions presque plus, rien qu'un balancement, nos pieds quittant le sol que très peu, participant à cette danse, un rite plutôt, celui-là même qui rapproche hommes et femmes, sans parler, être bien, être si près, sa tête dans le creux de mon épaule, nos corps se parlant à travers nos vêtements, ils se murmuraient des mots, ils échangeaient des sensations, ils partageaient le plaisir d'être deux. Nos bras enveloppaient le corps de l'autre, ses mains dans le haut de mon dos, mes mains près de sa nuque et dans le creux de ses reins, avec le désir de la serrer contre moi et le besoin de lui donner avec mes bras la douceur d'un cocon de soie. Nos corps, si près, échangeaient leur chaleur. Ca faisait si longtemps que nous dansions, si longtemps que nous étions enlacés, elle, la tête dans le creux de mon épaule, moi, la tête penchée, le nez perdu dans ses cheveux, qu'un sculpteur aurait eu tout le temps nécessaire pour comprendre la complicité qui nous unissait, pour capter jusque dans le moindre détail, le bien-être qui émanait de nos corps, par leur posture, et de nos visages, par cette expression de sérénité qui se lisait malgré nos yeux fermés, une sérénité empreinte de douceur, chaque trait du visage détendu, calme, rien qu'une esquisse de sourire qui en disait long sur ce que chacun éprouvait, sur ce que chacun pouvait vivre en lui, une chaleur qu'on ne ressent que quand deux êtres se retrouvent réunis, complices du moment, sans arrière-pensée, avec en tête et dans le cœur une seule envie, celle de faire de ce moment un instant hors du temps, un instant où nulle parole n'est nécessaire, rien que l'instant en soi, rien qu'un bonheur simple, partagé, à ne rien promettre, à ne rien prouver, sans aucune once d'égoïsme, n'étant pas là ni pour prendre, ni pour donner, mais pour échanger, graduellement, faisant monter progressivement ce bonheur, chacun offrant ce que bon lui semblait, chacun acceptant un peu plus à chaque seconde, jusqu'à arriver à cet instant où il n'était plus possible, semblait-il, de monter plus haut que le nuage sur lequel nous nous trouvions, entourés du bleu du ciel qui baignait nos yeux et caressés par la douceur du soleil qui brillait dans nos cœurs. Sa tête quitta mon épaule et nous nous redressâmes tous les deux, nos yeux s'ouvrirent pour découvrir des regards qui scintillaient, à rajouter sur la piste de danse des éclats lumineux supplémentaires à ceux de la boule à facette qui tournait non loin de nous. Nos yeux se parlèrent avec autant de douceur que ce que nous ressentions déjà en nous, et c'est sur un sourire de gratitude que la musique s'arrêta, que les corps se séparèrent,mais juste après que les yeux se soient refermés, que les têtes se soient légèrement penchés, que les têtes se soient rapprochés, pour déposer en cadeau ce très léger baiser, ce très léger contact, cette esquisse d'amour, aussi tendre que l'avait été cette danse.

Je la voyais sur ta joue. Elle me parlait. Elle me disait qu'il y avait en toi quelque chose qui te faisait mal, quelque chose qui ne pouvait être dit autrement. Tu étais immobile, assise sur le bord du lit, la tête baissée, silencieuse, il y avait juste cette larme, cette larme qui était sortie de toi, cette larme qui ressemblait tant à une goutte de rosée. J'aurais tant voulu qu'elle en fut une. Cette larme que je voyais, je ne la quittais pas des yeux, à genoux devant toi, te prenant les mains, pas un mot n'ayant été dit, rien que la rumeur de la ville, là-bas, au dehors, et cette larme devant laquelle j'étais impuissant, devant laquelle rien ne peut être dit, devant attendre que la douleur qui l'accompagne puisse enfin s'exprimer, que cette larme fasse place à des mots, des mots d'explication, des mots d'excuses, des silences, des soupirs, puis des mots doux, des mots qu'on ne peut dire, qu'on ne peut que murmurer, les yeux baissés, pour qu'ils soient mieux perçus. Mes mains serrèrent les tiennes qui répondirent aussitôt. Les mots qui s'ensuivirent changèrent imperceptiblement de tonalité, comme si de pastels, ils se muaient en couleurs plus vives, en tons bien plus chauds. Au fil des mots, bientôt plus de silences, bientôt un sourire revint, tout auréolé des couleurs si propres à l'arc-en-ciel, avec comme soleil ce sourire que tu arborais, et cette larme qui n'avait plus sa raison d'être. Je l'effaçais du bout de mes doigts, devant faire le contour de ta pommette, si saillante grâce à ce sourire. Tu venais de relever légèrement le regard, la tête toujours baissée, et je pouvais lire dans tes yeux une reconnaissance simple, celle, je supposais, d'avoir pu, d'avoir su, comprendre et soulager la peine qui t'avait fait verser cette larme. Tu glissas lentement du lit pour venir me rejoindre, à genoux, sur le sol. Nous étions maintenant face à face, à genoux, les yeux dans les yeux, les mains toujours dans les mains. La rumeur de la ville n'existait plus, Nous restions là, sans parler, nos yeux ayant, eux, entamé le dialogue depuis bien longtemps, se racontant mille choses indicibles, avec tant de nuances que les mots auraient bien du mal à tenter de décrire. le moment était venu, celui du baiser, ce moment que les yeux réclamaient avait dessiné un sourire sur nos lèvres, un sourire qui dura un instant, jusqu'à ce que la décision soit prise, au même moment, comme s'il devait arriver à l'endroit d'une virgule, ni avant, ni après. A cet instant très précis, les sourires s'évanouirent tandis que les regards se mirent à parler sérieusement, jusqu'à ce que nos yeux clignèrent, et là, nos respirations devinrent un soupir, et, tandis que ce soupir prenait fin nos visages s'approchèrent, un peu penchés, et nos lèvres s'effleurèrent à la toute fin du soupir. Plus un bruit. Le bruit des cœurs seulement. Le bruit infime du baiser retentit en nous, par la force dégagée par cet excès de délicatesse. Nos lèvres étaient à un souffle de distance, nos yeux toujours fermés, sachant l'autre si près.

Sur ma joue venait de couler une larme, une larme de bonheur.

Elle était assise face à moi, sa main dans l'eau de la fontaine. Elle regardait sa main qui ondulait sous a surface de l'eau. Elle avait mis ce jour là une robe d'été, cette belle journée de printemps s'y prêtait par la chaleur de l'air, par le soleil discret mais présent. Elle avait cette robe que j'aimais. Elle aurait pu mettre un autre vêtement, plus anodin pour moi, elle aurait toujours été aussi belle, mais elle avait choisi de passer la robe où je l'avais vu la première fois. Elle avait passé cette robe si spéciale à nos yeux, elle y était toujours comme au premier jour. La fontaine où nous nous étions assis n'était pas anodine non plus, ayant été témoin de notre premier baiser, et elle avait gardé la même ambiance qu'en cet instant que nous avions vécu : le soleil qui se reflétait sur l'eau venait éclairer sont visage comme si des étoiles avaient choisi un si beau support pour naître et danser. Regardant sa main, elle souriait, me parlant à voix basse, pour couvrir juste le clapotis de l'eau qui tombait dans le bassin. Elle me parlait, me comblait de mots doux, car pour elle aussi, l'endroit était évocateur de nos premiers grands émois ensemble. Nous étions assis tous les deux sur le rebord de la fontaine, les genoux se touchant, nous, presque de face, elle, une main dans l'eau, l'autre sur la cuisse, moi, ayant posé ma main sur sa main dès que nous nous étions assis, et j'écoutais sa voix, si douce, avec toutefois quelques notes d'émotions qui venaient en troubler la mélodie, comme les ondulations de l'eau à ce moment troublaient l'image de sa main. L'endroit était calme, seule sa voix et mon regard pouvaient trahir l'émotion que nous éprouvions. Elle sortit sa main de l'eau, la laissant s'égoutter pendant un moment et je contemplais les gouttes qui ruisselaient sur sa peau pour former des perles de cristal au bout de ses doigts. On aurait dit que cette main avait le pouvoir de créer de belle choses rien qu'à son contact. Sa main monta en direction de mon visage et vint épouser ma joue tandis que ses yeux avaient emprisonné mon regard. Le contact de sa main, bien que refroidie par cette eau de printemps, m'emplit de bien-être et je fermai presque les yeux tandis que je fis un grand soupir sans en avoir conscience. Je rouvris les yeux pour voir briller son visage, grâce au soleil se reflétant dans l'eau de la fontaine, et grâce à ce sourire que je connaissais bien et qui illuminait mon existence depuis si longtemps. A mon tour, je posai une main sur sa joue, et nous nous approchâmes l'un de l'autre pour qu'à nouveau cette fontaine soit le témoin du baiser que nous avions si envie de partager. Tandis que nos visages s'approchaient, nos sens se mettaient en veille l'un après l'autre, nos yeux se fermant, nos respirations s'arrêtant, les bruits se mettant en sourdine. Nous n'étions maintenant plus qu'un baiser, ne ressentant que le contact de nos lèvres et la main de l'autre qui épousait la joue, n'entendant que faiblement le clapotis de l'eau presque couvert par les battements de nos cœurs.

Allongés sur un tapis de mousse, nous pouvions voir les arbres s'élancer autour de nous. Le ciel était parsemé de nuages, tous aussi étranges pour notre imagination, passant par cette lucarne laissée par la cime des arbres. L'air était doux. La clairière qui nous accueillait était baignée par la clarté du soleil qui se reflétait dans les feuillages. La mousse était tendre, un peu humide, mais si peu, elle était d'un vert intense, épaisse à épouser chaque courbe de nos corps. Autour de nous, rien que la rumeur de la forêt, du chant des oiseaux au tac-tac typique du pivert qui venait troubler la quiétude de l'endroit. Quelques insectes venaient nous rendre visite, qu'il s'agisse d'une coccinelle bien embêtée à se hisser, voire à s'extirper de cet enchevêtrement végétal que peut être la mousse, ou bien de couples de papillons qui folâtrait, exécutant sous nos yeux attendris quelque parade amoureuse, voletant l'un autour de l'autre, se cherchant, se frôlant, quitte à se caresser de leur ailes faisant parfois mine de s'échapper, provocant une petite poursuite mais se laissant rattraper car il ne s'agissait pas de s'échapper, mais d'induire par ce jeu, un élan, une attraction, pour que ces deux êtres, bien qu'inconscients de l'élan de vie qui les liaient, participaient à ce ballet d'amour qui emplissait l'air en cette belle journée de printemps.

Tu étais à côté de moi, tout contre moi, tout un côté de ton corps qui touchait mon corps. Nous étions ainsi allongés, cherchant comme à notre habitude le contact. Tu pris appui sur un coude pour doucement pivoter et venir, de ton corps, couvrir en partie mon corps, sans un à-coup, sans un bruit, presque en silence, rien qu'une longue inspiration qui se termina en un soupir de bien-être, au moment où tu posas la tête sur mon épaule, ton visage perdu dans mon cou. Les yeux fermés, nous étions loin de tout, juste nous deux, chacun partageant le moment, un moment où tout était osmose, et même si nos corps étaient quasi immobiles, même si nous n’exécutions pas la même danse endiablée que ces papillons qui fêtaient le printemps, nous nous serions volontiers fondu en un seul être, nos corps étant soumis à une telle attraction mutuelle que même quand nos corps étaient en contact, ce n'était toujours pas assez, jamais assez, les corps faisant presque barrage à cet impératif absolu, essayant indéfiniment d'approcher cet élan de fusion que nos yeux ont pourtant tant de facilité à exprimer.

Nous étions dans cette clairière à soupirer d'amour avec la nature, nos corps faisant partie de ce ballet immobile qui faisait de nous des papillons, préférant à la danse la quiétude des bras, l'immobilité apparente de nos corps dissimulant deux cœurs ivres de vie, et nous savourions ce moment de quiétude, le murmure de ton souffle dans mon cou que je percevais comme une musique, la chaleur du contact de nos corps irradiait une douceur appropriée à la rêverie. Nous ne bougions plus, le moment étant par bien trop intense. Nous étions entourés par ce printemps qui diffusait des senteurs et des bruits faisant réagir nos sens à cette invitation à la vie. Mes bras t'entourèrent pour que je puisse sentir mieux encore le contact de ton corps, et tu sortis le visage de mon cou, pour m'offrir un sourire, un de ces sourires qui ne nécessitent pas un mot superflu pour dire, et je répondis à ce sourire par un soupir qui sortit tout seul de ma poitrine accompagné d'un sourire qui n'admettait pas de sous-titre.

Je ne sais pas si la nature a entendu, mais nous nous mimes à parler à voix si basse que seule la douceur de nos mots pouvait pouvait filtrer de cette intimité et nous étions alors un avec la nature, à exprimer avec des mots ce que les papillons connaissaient d'instinct, à savoir la beauté et l'amour de la vie.

Un carton dans les bras, je me dirigeais vers le palier où nous avions déjà entreposé une partie des cartons qui attendaient d'être descendus. L'appartement que nous nous apprêtions à abandonner se vidait petit à petit de tout ce qui avait fait notre quotidien depuis de nombreuses années. Je déposai le carton sur un autre marqué vaisselle au feutre noir. Je retournai dans l'appartement et considérai ce qui restait à emballer, un peu partout sur les meubles, rien que des bricoles, quelques bibelots et quelques cadres qui renfermaient des trésors de photo. Il y avait là une coupe à fruit un peu ébréchée qui me faisait sourire à chaque fois que je la regardais : elle nous avait été offerte par ma mère, et nous l'avions tellement trouvé laide, je sais que ça ne se dit pas, mais nous l'avions pensé si fort l'un et l'autre, qu'au moment où le papier d'emballage avait dévoilé cette… chose, que nos yeux se sont croisés et que même sans un mot, bien que nos goûts ne soient pas toujours concordants, nous avions retenu un rire, mais dans nos yeux nous pouvions échanger un éclat de rire, tout silencieux, pour ne pas la froisser, elle, ayant pris un soin tout particulier pour choisir cette magnifique coupe à fruits que nous utilisions plutôt comme vide poche, étant bien plus adaptée à recevoir mille petites choses qui encombrent inutilement nos poches, plutôt que de trôner au beau milieu de notre table de salle à manger. Je m'approchai de la coupe et en regardai le contenu. Il se mêlait dans cette coupe vraiment mille petites choses insignifiantes allant du bouton de chemise, celui là même qu'on se promet de recoudre aussitôt et qui ne verra jamais ni fil ni aiguille, il y avait des trombones qui atterrirent là il y a fort longtemps dont on ne sait même plus la provenance, des métalliques et des fluo oranges et des jaunes, des trombones qui devaient dater de l'inscription aux examens de notre petite dernière, il y avait aussi quelques noisettes, des qui dataient d'au moins trois ans, et que je ne me risquerais pas à manger maintenant, il y avait un élastique qui n'en avait plus que le nom, il y avait un épi de blé, et il y avait aussi un petit caillou. Il y avait aussi un petit caillou… Il y avait ce petit caillou que je contemplais. Je m'arrêtai d'inventorier le contenu de la coupe, approchai la main et, repoussant les trombones, je le saisis du bout des doigts, le sourire aux lèvres. Je le pris entre deux doigts, ce petit caillou, pas plus gros qu'un ongle, ce petit silex. Je le pris entre deux doigts comme on prend une pierre précieuse pour en admirer l'éclat à la lumière, rien que deux doigts pour le tenir, les autre doigts qu'on tente alors d'écarter le plus possible pour ne pas priver la pierre si précieuse du moindre rayon de lumière. Peut-être n'avait-il pas la transparence ni la brillance d'un joyau mais il renfermait tout autre chose. C'était elle, ma belle, qui me l'avait offert, c'était la toute première chose qu'elle m'avait offert, c'était un petit caillou, d'apparence si anodine, mais elle y avait mis tant d'amour dans le geste que le caillou s'en est chargé et je sentais qu'il en recelait toujours autant, me faisant toujours le même effet, me donnant toujours le même soupir.

Je vis ta main emprisonner la mienne, enrobant de tes doigts, le petit caillou. Tu étais derrière moi, tout contre mon dos, et ta main serrant la mienne, tu m'étreignis de tes bras, ta tête dans mon cou, toi aussi toute émue à la vue de cette petite pierre qui avait fait l'objet de toute ton attention lors d'une ballade à la plage, et qui, rien que par sa présence faisait remonter une vague d'émotions. Tu étais tout contre moi et je sentais ton cœur battre, le moment était si tendre et si calme que ton cœur, je pouvais le sentir comme si c'était le mien, car ton cœur je l'avais si souvent écouté battre que j'en connaissais chaque note, et le mien, quand nous étions comme en ce moment, dans une intimité où seuls nous deux étions loin des autres, que ce soit en tête à tête ou perdus dans la foule, ces moment où seuls nous deux existions l'un pour l'autre, il n'y avait qu'un cœur qui battait, et le mien, du moins le pensais-je, car ce n'était plus le mien mais le nôtre, ce cœur là ne faisait que dire la même chose depuis toutes ces années, il disait, il contait, il racontait des moments magiques commencés il y a fort longtemps, au moment même ou un arc-en-ciel traversait les nuages pour nous montrer la route à suivre.

Je desserrai tes bras pour pouvoir me retourner, te regarder de face, voir tes yeux, ne plus les quitter. Tu avais le petit caillou dans ta main et tu baissa le regard pour l'attraper entre deux doigts, tu pris ma main, l'ouvris, pour l'y déposer. Tu refermas ma main doigt après doigt, relevant les yeux pour m'offrir tout l'éclat d'un joyau dans ton regard. Le petit caillou renfermait toujours la même magie et c'était dans tes yeux que je pouvais en être certain, que cette magie que tu avais mis dans cette pierre n'était pas prête de s'étioler. J'ouvris les bras pour te prendre une fois encore, nos corps ayant besoin une fois de plus d'oublier qu'ils étaient deux, et c'est avec délice que je sentis ton visage se perdre dans mon cou, et ce fut à nouveau un bonheur que d'étreindre cette femme qui s'accrochait délicatement à mes épaule tandis que mes mains venaient dans son dos comme une caresse, voulant étreindre avec force et avec douceur le corps de cette femme avec qui le bonheur d'être ne se limitait pas à un simple «je t'aime !»

J'étais bien. Une douce chaleur m'enveloppait. Allongé sur le ventre, une jambe repliée, le visage tourné à droite. Le contact des draps de coton perlé était aussi doux qu'une seconde peau. Il faisait encore nuit quand je me suis éveillé. Je n'étais pas vraiment réveillé, mon corps était tout engourdi de sommeil et dans ma tête continuait de passer images et rêves, comme si mon esprit ne m'appartenait pas, comme s'il était le jouet d'un faiseur de rêves, quand soudain je sentis une présence, là, tout à côté de moi. Je sentais maintenant cette présence avec mon corps; elle dégageait de la chaleur, une douce chaleur, un bien être qui se propageait, qui m'envahissait, une sensation qui n'existe habituellement que dans un rêve, une sensation qu'on retrouve avec délice au contact de l'être aimé. J'étais bien, si bien, mon corps immobile, détendu comme si cette douce chaleur avait charmé mon corps et mon esprit pour leur amener cette sérénité. J'avais gardé les yeux fermés et pourtant, malgré cela, j'étais certain de connaitre cette présence, et si j'avais ouvert les yeux, même si cette présence n'avait pas de corps, je l'aurais reconnu, car ce n'était pas avec les yeux que ma certitude était, mais cette sensation que j'éprouvais, il n'y avait qu'un seul visage et un seul sourire qui savaient me les offrir. Cette présence… Cette présence sans corps, j'aurais tant voulu la toucher ne serait-ce que du bout des doigts, mais je savais cet élan vain, et je me laissai aller à goûter pleinement ce bien-être merveilleux. La présence était toujours là. Elle accompagnait ma nuit, peut-être issue de mes rêves, peut-être là car tel était son désir. Je ne savais plus si je dormais ou si mes rêves prenaient forme car je commençais à distinguer, à distinguer une forme, une ombre, ou une lumière peut-être. La présence commençait à m’apparaître. J'ouvris lentement les yeux et c'est un visage que je vis, je dirais plutôt que je crus voir, un visage avec un sourire et des yeux rieurs, pleins de tendresse, avant que de s'estomper quand mes paupières, lourdes de sommeil, se refermèrent d'elles-mêmes. Mon esprit, trop empreint de sommeil repartait tout doucement vers le pays des rêves, et, pas encore endormi, je senti, je crus sentir un contact sur mon épaule. C'était si ténu que ça ne pouvait être réel, mais si c'était un rêve, aurais-je pu le ressentir ainsi, ce contact si ténu ? Il ne pouvait être qu'un baiser, et ce baiser, je l'aurais reconnu entre mille, c'était bien le baiser que seule cette présence, au visage unique, savait me donner. Je sombrai définitivement dans le sommeil avec cette sensation enivrante qu'elle était venue, cette nuit, me rendre visite, partager un instant, et m'offrir un baiser.

Sa tête sur mon épaule, c'est ainsi qu'elle aimait à s'endormir. Un bras qui m'entourait, elle savourait à être l'oreille tout près de mon cœur. C'était d'après elle un bonheur, un moment de calme absolu, une musique qui chassait toute contrariété. C'était pour moi un moment de communion, un moment très fort dont rien ne trahissait l'intensité. On aurait pu rester ainsi sans que le temps puisse en amoindrir la sensation de douceur qui en résultait. Ce moment où les corps, libérés de toute entrave, étaient en contact, un contact attendu, désiré, impératif. Nous n'étions plus là, et même si les draps nous enveloppaient, ils n'étaient plus, seul le satin de nos peaux semblaient exister. Nos corps qui venaient de vivre une union d'amour, un moment où les mots les plus forts sont superflus, où aimer se décline dien au delà des horizons visibles, nos corps avaient à nouveau fait taire la tempête qui les avaient habités peu de temps auparavant, et maintenant que nos cœurs avaient repris la parole, maintenant que la tempête avait fait place à un soleil couchant sur une mer calme, maintenant nos cœur avaient besoin de communiquer, par un contact, celui de ta tête sur moi, autant pour toi, pour qui se dégageait alors une quiétude sans limite, que pour nous deux, pour qui cet instant là était d'une grande complicité. Nous étions ainsi depuis un long moment et je te sentais, régulièrement, bouger d'une façon presque immobile, contractant chaque muscle de ton corps pour sentir que ton corps était bien là, pour mieux apprécier cette étreinte toute douce, cette esquisse d'étreinte, cette position où seuls ta tête et ton bras étaient en contact avec moi, puis, à la suite d'une longue inspiration, soupirer, comme si seul un soupir pouvait exprimer la plénitude de bonheur de l'instant. Ton visage arborait un sourire, tes yeux restant clos, et je tentais d'imaginer combien derrière tes paupières, tes yeux pouvaient briller, j'aurais tant aimé savoir vers quelles contrées lointaines cette union où la douceur est reine pouvait emmener ton esprit. Ce voyage que nous effectuons tous les deux à chaque fois où ta tête vient sur mon épaule, ce voyage qui commence en un contact, puis, cette sensation indicible qui court sous la peau pour prendre possession de nos corps, les rendant aptes à s'évader, à tutoyer le ciel, les nuages et le vent, et même si le voyage de nos corps est immobile, celui de nos cœurs pourrait remplir des livres, tant ils ont de choses à raconter de l'instant même où ta tête vient, doucement, tendrement, amoureusement, prendre sa place tout près de mon cœur, donnant le départ à chaque fois pour un voyage qui ne se fait qu'à deux, un voyage qui prend toute son ampleur dans la douceur, un voyage qui nous emmène loin, loin de tout, loin de tous, qui nous prend tous les deux, nous guide vers cette sérénité que nous partageons tant dans un regard que dans un baiser, la sérénité qui n'est que dans le bonheur partagé.

Écoutant ta respiration, je savais que tu venais de t'endormir, et comme à ton habitude, ta tête était restée bien à sa place, sur mon épaule, ton bras m'entourant. Je pris délicatement le drap qui était sur tes reins pour en recouvrir tes épaules, souriant à cette caresse du drap sur ta peau, cette caresse qui était une invitation de plus à la douceur, cette douceur qui imprègne chaque geste et chaque mot d'amour qui existent entre nous, et, couvrant d'un regard ému le corps de celle qui s'était abandonnée au sommeil dans mes bras, je murmurai quelques mots qui avaient bien du mal à sortir, coincés par l'émotion dans ma gorge, des mots tout aussi importants qu'un "je t'aime", et c'est avec ton visage dans le regard que je fermai lentement les yeux, m'abandonnant moi aussi au sommeil, mais auparavant te dire tendrement, dans un murmure : «Fais de beau rêves… ».

Elle rentrait chez elle, sa journée de travail l'ayant épuisée nerveusement. La clé coinçait dans la serrure de la porte du hall d'entrée de l'immeuble, une serrure qui avait vu passer tant de clés qu'elle ne savait pas si elle devait laisser passer cette personne là. Après une hésitation, elle la laissa entrer. La porte se referma derrière elle avec un bruit sourd, le temps pour elle de ranger ses clefs dans son sac à main, laissant au dehors les bruits de la rue. Elle s'approcha de sa boite à lettres perdue parmi d'autres accrochées au mur. Elle souleva le clapet, lançant un regard inquisiteur par l'ouverture sombre. La main replongea dans le sac à main pour en extraire à nouveau le trousseau de clés. La porte de la boite s'ouvrit, accompagnée du cliquetis du trousseau de clés. Parmi les dépliants publicitaires, quelques enveloppes. La boite refermée, les clés retombées dans le sac à main toujours en bandoulière, elle se dirigea vers l'ascenseur. Pub… Pub… Facture… Carte de vœux ? Elle esquissa un sourire : «  Ah la cousine ! Toujours en retard pour les vœux… ». Pub… Une enveloppe sans adresse, rien que son prénom. Intriguée, elle chercha des deux côtés de l'enveloppe autre chose, une autre inscription. Rien ! Seul son prénom sur cette enveloppe, un graphisme doux, des déliés caressants, comme si la main qui avait dessiné le prénom avait effleuré la surface du papier avec sa plume. L'enveloppe pastelle, d'un orange délicat… Elle ne se souvenait pas que l'enveloppe ait été de couleur. L'ascenseur ouvrit ses portes et elle entra dans la cabine, ne détournant le regard que juste le temps d'appuyer sur le bouton de son étage. La cabine s'élevait tandis qu'elle scrutait l'enveloppe du regard. Elle ne voulait pas ouvrir l'enveloppe d'un doigt, estimant que si tant de précautions avaient été prises autour de cette enveloppe, elle n'avait pas le droit de l'abimer en l'ouvrant comme un courrier quelconque.

Arrivée à son étage, elle sortit de l'ascenceur, la clé de sa porte déjà à la main. Ouverture de la porte, sac à main posé négligemment sur le meuble, clés à coté, le manteau accroché de travers sur la patère, l'écharpe déjà retombée sur le parquet, elle se dirigea vers son bureau. Assise, la lampe de bureau allumée, l'ouvre-lettre à la main, elle s'apprêtait… La pointe de l'ouvre-lettre s'introduisit dans le coin de l'enveloppe, juste sous le rebord, gagnant millimètre après millimètre, coupant le bord mais sans l'abimer, ouvrant cette enveloppe pour y trouver quelque surprise, et qui sait, quelque trésor. L'ouvre-lettre reposé à même le sous-mains en cuir marron, elle entrouvrit les bords de l'enveloppe quand surgit quelques petite choses, tels des biablotins de boites de farces et attrapes, de la même couleur que l'enveloppe, comme si l'enveloppe s'était délitée, et les morceaux envolés, frôlants son visage pour venir prendre place dans la pièce en un nuage coloré, vibrionnant, grâcieux, agité de battement d'ailes, une multitude d'ailes colorées, dégradé d'orange pastel vers un blanc lumineux. Elle était étonnée, agréablement, les yeux perdus dans ce nuage merveilleux comme on admirerait les étoiles un soir d'été. Elle souffla dans sa direction, doucement, réorganisant alors le petit nuage coloré, le petit nuage s'animant comme un mobile dans une chambre d'enfant, la teinte de la pièce virant graduellement vers le chaud, un sourire à ses lèvres, le souffle lent, elle se sentait bien, hors du temps, l'enveloppe lui ayant délivré un message tendre, comme si on avait réussi à glisser un soleil dans une feuille de papier. Le cœur au chaud, elle ferma les yeux, se laissant porter par l'instant.

Un baiser sur l'épaule la fit se réveiller, au chaud, dans son lit, ses bras à lui qui l'enlaçaient, des bras rassurants, lui laissant à elle ce bonheur de redevenir toute petite. Elle entrouvrit les yeux, et là, accroché sur le rideau de la chambre, le papillon orange qu'il lui avait offert la veille, ce papillon qui avait aussitôt trouvé sa place, à veiller sur leur nuit, à dispenser de ses ailes… quelque songe.